SOUS LA FORME D'UN CONTE

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LE PETIT HOMME BLESSE


Prologue

Il était une fois un petit homme blessé, malade de lui-même. Un petit homme qui ne s'aimait pas. Sans doute avait t-il manqué beaucoup d’amour et de reconnaissance dans son enfance pour en être rendu là. Toujours est-il que partout où il allait, il se sentait transparent aux yeux des autres. Il avait un mal de chien à faire la moindre conversation, à rencontrer quelqu’un tout simplement. Il gardait toujours au fond de lui cette impression d’être de trop, décalé… Comme il le disait lui-même : « je n'ai pas la clé de contact ». Et puis la nuit, il y avait ces souffrances qui le hantaient parfois et semblaient venir de très loin. Le petit homme vivait donc le plus clair de son temps dans son monde, replié sur lui-même et quand on venait le déranger, il pouvait se montrer fort ombrageux. Il soufflait le chaud, le froid, au gré de ses humeurs. Parfois même, il devenait indifférent, désaffecté, comme un pantin désarticulé. Comme s’il perdait son humanité. Son cœur devenait sec et un vent glacial soufflait alors sur la maison. Pour son entourage, le petit homme blessé était donc souvent bien difficile à vivre. De temps à autres, il était capable d’implication et de générosité, notamment quand il s’agissait de nobles causes. On le disait particulièrement sensible au sort des personnes en difficulté. Il avait œuvré dans sa jeunesse en faveur des exclus et dans son travail, c'est également ce qu'il tentait de faire, mais de façon insatisfaisante ou maladroite le plus souvent. Les années passant, le mal s’était fait plus pesant, l’insatisfaction plus profonde. Il traînait sa vie comme un vieux cheval sa charrue.

La vie passait ainsi sans que le mal du petit homme ne disparaisse. Un jour pourtant, premier coup de tonnerre. Vers 33 ans, sans que personne ne s’y attende, notre petit homme se mit à écrire des chansons. Certes comme tant d’autres, il avait appris à jouer de la guitare à l’adolescence, mais pour les mots, c'était venu comme ça d'un coup, alors qu'il n'avait jamais écrit une phrase de sa vie. C'était comme un appel, une explosion dans sa tête, un truc incroyable. Dans ses chansons, au travers des personnages qu'il mettait en scène, il était beaucoup question d'exclusion, de folie, de refuge dans des mondes imaginaires pour échapper à la réalité souvent sordide et cruelle. Il ne savait pas d’où venaient ces images qui le submergeaient. Toujours est-il qu’à un moment, ces chansons qui s’amoncelaient sur sa table de travail, il lui avait bien fallu les faire vivre devant les autres. Parce qu’une chanson, c’est fait pour ça, pour être partagée, sinon à quoi ça sert ? Des amis musiciens, sa petite femme, l'avaient poussé à le faire. Alors, il s'était lancé. Mais à l'instant où il avait posé son pied sur la scène, il avait retrouvé sa blessure initiale… celle qu’il avait pour un temps oubliée. Il n'avait pas la clé de contact, coupé qu’il était des autres et de lui-même. Et naturellement, ça se voyait gros comme une maison quand il était sur scène. Il restait là planté devant le public, comme une âme en peine, entre deux mondes. A la fois là et pas là… C’était comme ça, il semblait n'y avoir rien à faire. Et le fait d’être à nouveau confronté à son étrange absence à lui-même le désespérait. Son mal de vivre pesait désormais des tonnes. Un jour, à bout de forces, il décida de déposer son fardeau. S'ensuivirent de longues années de descente au plus profond de lui-même. Il cherchait, creusait, pour tenter d’y voir plus clair, comprendre qui il était et d’où lui venaient ces souffrances. Aidé par quelques spéléologues compétents, il descendit marche après marche dans les entrailles. Il ne pensait pas descendre aussi loin. Il ne pensait pas non plus qu'il portait tout ça… Parfois dans les recoins, il fit des trouvailles, découvrit des trésors mais aussi des cadavres à l'odeur repoussante. Peu à peu, il progressa dans l'ombre, en silence. Il fit le tri, balaya devant sa porte. Mais s'il comprenait mieux l'origine de sa souffrance, s'il faisait des découvertes importantes sur son histoire, il demeurait malade du contact… et ne savait toujours pas quoi faire de sa peau.